Un projet s’ouvre, on vous le propose, et vous ne savez pas le faire. Vous en connaissez une partie, vous voyez très bien ce qui vous manque, et la tentation est d’attendre d’avoir comblé l’écart avant de dire oui.
Fanny Bouton a construit toute sa carrière sur la décision inverse : elle dit oui, puis elle apprend.
C’est ainsi qu’elle a fait entrer le quantique chez OVHcloud, où elle avait été recrutée pour accompagner des startups. Décider sans tout savoir, c’est trancher alors qu’une partie des informations ou des compétences manque encore, en sachant laquelle. Fanny dresse la liste de ce qui lui manque avant d’y aller.
Dans notre épisode, ce qui m’a intéressée est ce qui rend ce saut supportable chez elle, avant la décision : un pire scénario qu’elle connaît, un filtre qu’elle vérifie chaque matin, et une façon de s’arrêter après une erreur sans attendre de tout comprendre.
En synthèse
- Fanny Bouton mesure l’écart entre ce qu’elle sait et ce que demande un poste pour savoir ce qu’elle devra apprendre en route, une fois qu’elle a dit oui
- Son filet de sécurité est un métier qu’elle a déjà exercé pendant cinq ans, caissière : elle connaît son pire scénario
- Elle a obtenu le oui de son PDG pour le quantique en logeant l’idée dans un programme existant, ce qui ramenait la question du coût à zéro
- Après une erreur, elle analyse, puis elle repart à 80% du puzzle : les dernières pièces ne changent pas l’image, elles retardent seulement le moment où l’on repart
- Pour trier ce qu’elle accepte, elle s’en remet à un critère qu’on cite peu en comité de direction, la bonne humeur qu’elle aura le lendemain matin
Fanny Bouton, quinze ans d’indépendance avant le quantique
Elle passe par les arts plastiques à Paris 8, les Gobelins en réalisation multimédia et l’École Boulle en direction artistique. Elle rate le CAPES d’arts plastiques plusieurs fois, puis l’IUFM, et une examinatrice lui résume le problème : très pédagogue, mais incapable de réussir les concours. Son premier CDI, webmaster et prof d’arts appliqués dans un centre de formation, s’arrête après son deuxième congé maternité, quand on la met au placard. En 2004, elle invite les geeks d’un forum à dîner dans un restaurant qui a le Wi-Fi ; ils sont trente, et la Fanny’s Party durera dix-huit ans. Suivent les chroniques tech sur Game One, le conseil pour des marques, l’art binaire, trois ans à Hong Kong, une mission pour l’Agence innovation défense. Après un divorce, elle revient au CDI chez OVHcloud le 1er juin 2020. Elle y dirige aujourd’hui le quantique, et a cofondé France Quantum.
Y aller avant de savoir faire
Au quiz du décideur, que mes invités remplissent avant l’enregistrement, Fanny répond qu’elle décide à l’instinct quand une décision importante s’impose. Elle ressort au profil challenger. Quand je lui demande à quoi ressemble cet instinct, elle décrit d’abord ce qu’il n’est pas : on lui demande depuis des années de mettre sa façon de faire en process, pour la reproduire ailleurs, et elle n’y arrive pas.
Ce qu’elle décrit ensuite est moins impulsif que le mot « instinct » ne le laisse penser. Face à une proposition, elle ne sait souvent pas faire. « Tant que j’ai pas essayé, je peux pas te dire. » Son cerveau dresse aussitôt la liste de ce qui lui manque, la marche à franchir, ce qu’il faudra apprendre. La liste lui sert de plan de travail. Et elle a un point de comparaison : « j’ai beaucoup de mes collègues masculins qui, en général, de toute façon, ont pas appris 30% du truc et ont pris le poste ».
Ce constat rejoint un chiffre très repris. En 2014, dans la Harvard Business Review, Tara Mohr ouvre son article sur une statistique que, dit-elle, vous avez sans doute déjà entendue : les hommes postulent quand ils remplissent 60% des critères d’un poste, les femmes quand elles en remplissent 100%. L’article ne donne pas l’étude d’où vient ce chiffre, qui se cite donc avec réserve. Le mécanisme que décrit Fanny, lui, est vérifiable par chacun : l’écart de compétences sert soit de raison d’attendre, soit de liste de choses à apprendre.
Elle ne prétend pas que ça marche à tous les coups. Des fois, elle se prend les pieds dans le tapis, se relève, s’époussette, et continue. Elle a constaté qu’en dehors du sport (comme moi), il y a peu d’endroits où elle n’a pas fini par y arriver.
Le pire scénario qu’elle connaît déjà
Je lui ai fait remarquer qu’elle n’était pas la première invitée à me dire qu’on ne fait pas certains choix pour l’argent. Sa réponse est passée par un métier qu’elle a exercé cinq ans pour payer ses études : caissière. « Au pire, je retournerai faire caissière. » Elle n’idéalise rien, ce n’était pas le boulot le plus sympa. Mais elle l’a fait, elle sait ce que c’est, et elle sait qu’elle le referait. Elle parle d’un « coussin de sécurité dans ma tête ».
Ce coussin a une propriété que la plupart des plans B n’ont pas : il est connu. Un pire scénario déjà vécu a des contours, un salaire, des journées dont on se souvient. Un pire scénario imaginé n’en a aucun, et c’est ce flou qui le fait grossir à mesure qu’on repousse la décision. Dans notre épisode avec Catherine Barba, le même geste prenait une autre forme : elle chiffre d’avance ce qu’elle est prête à perdre, en argent, en temps et en réputation. Fanny ne chiffre pas, elle se souvient. Les deux font la même chose, donner au pire une taille avant de décider.
Faire entrer une idée sans budget
Le quantique entre dans sa vie en 2017, quand Olivier Ezratty lui propose de vulgariser le sujet avec lui en conférence. Ils rencontrent Alain Aspect, lancent le podcast Decode Quantum, et quand elle arrive chez OVHcloud, elle sait qu’un plan quantique national se prépare. À VivaTech, elle croise Michel Paulin, alors directeur général, et lui propose de faire entrer les startups du quantique dans le programme startup. Il ne pose qu’une question : « Ça va nous coûter combien ? » Sa réponse : « Bah, rien, parce qu’on refait ça sur le startup programme, avec ce qu’on fait d’habitude. » Il dit oui.
Elle ne change pas de poste, le quantique ne s’ajoute pas à sa fiche de poste. Un an plus tard, avec le directeur de l’IA de l’époque, elle met en ligne un émulateur quantique, testé sans attendre la direction. Quand elle avoue à Michel Paulin qu’il n’était pas dans la roadmap, il lui répond : « On a un produit qui marche alors qu’il n’était pas dans la roadmap ? C’est top. Vas-y, continue. »
Le contournement réussi a pourtant un prix, et Fanny ne le cache pas. Dans un grand groupe, il met des équipes en tension, il y a des process à respecter, « des fois, j’arrive un peu en mode boule de bowling dans l’équipe ». Elle a appris à faire les deux : « Je contourne vite fait, mais je reviens après remettre le truc dans la chaîne. » Une idée logée dans l’existant se lance sans débat budgétaire, mais elle se paie plus tard en temps passé à la faire accepter par ceux qui n’ont pas été consultés.
Après une erreur, s’arrêter à 80% du puzzle
Le quiz de Fanny est très homogène, sauf à la question 6, sur l’erreur passée, où elle répond qu’elle analyse pour comprendre. Je lui ai demandé si une erreur particulière lui avait appris ça. Elle décrit un mouvement en deux temps. Quand elle démarre, elle y va bille en tête, puis elle se met dans un coin et écoute ceux qui savent, parce qu’elle n’est pas encore légitime. Quand elle se trompe, elle refuse la conclusion « j’ai échoué, j’arrête » et cherche ce qui n’a pas marché.
L’analyse a une fin, et c’est ce qui la distingue de la rumination. « Après, à 80% du puzzle, je sais déjà à quoi va ressembler l’image, et je repars. » Elle n’attend pas d’avoir refait tous les coins carrés. Reconstituer chaque pièce avant de repartir revient à attendre d’avoir tout, ce qu’elle refusait déjà avant la décision.
Le corps et la bonne humeur comme filtres
Elle a fait le CES de Las Vegas et le Festival de Cannes, ces événements où l’on dort quatre heures et marche vingt kilomètres par jour. Elle n’a jamais fait de burn-out, parce qu’elle se protège très vite : une boule au ventre après un meeting, et deux heures plus tard elle peut se retrouver dans un spa. Quand son entreprise a voulu la ménager pour la protéger, elle a répondu : « Je sais me protéger. C’est pas ça que je demande. Ce que je demande, c’est qu’on me laisse faire les choses qui me kiffent. »
Le même critère trie ce qu’elle accepte. Elle dit non à un nombre énorme de sollicitations, et a lâché après huit ans une émission qui lui manque encore. Son filtre est l’envie : « je dois continuer à m’éclater, à me marrer, à être de bonne humeur ». L’argent ou la visibilité se vérifient tard, parfois des mois après le oui. La bonne humeur se vérifie le lendemain matin.
Exemples concrets
Le banquier. Après son divorce, Fanny a besoin d’emprunter, et son banquier refuse : « Mais si vous n’avez pas de CDI, vous êtes une femme de plus de 45 ans avec deux enfants, vous emprunterez pas. » Elle cherche pendant deux ans, postule chez OVHcloud sans passer le premier filtre, et finit par y entrer par la recommandation d’un fondateur qu’elle accompagne en Chine. Quand OVHcloud la rappelle, elle vient de s’engager avec le ministère des Armées, et elle les fait attendre jusqu’en juin.
Le sponsor. Pour sa soirée, BlackBerry propose de payer beaucoup plus cher que Nokia, son partenaire historique. Elle refuse. C’est pourtant l’époque où BlackBerry se voyait indétrônable.
Le père. Il était un ponte de l’informatique des années 80, dans des salles où les disques durs avaient la taille de quatre vinyles empilés. La micro-informatique arrive, il n’y croit pas, et il est licencié à 45 ans, remplacé par un plus jeune avec un petit ordinateur et un logiciel bien moins cher. Fanny en a tiré que l’on peut être à la pointe et se faire dépasser vite. Toute sa carrière, on lui a répondu que c’était trop tôt ; pour le quantique, elle reconnaît que ça l’était, et elle y est allée quand même, avec un budget raisonnable.
Chapitres de l’épisode
00:00 Arts, geeks et Hong Kong, quinze ans sans CDI
04:36 « Vous avez flingué votre carrière »
09:11 Pas de prêt sans CDI, et personne ne sait qui elle est
13:16 Le quantique, hors de sa fiche de poste
19:49 « Tant que j’ai pas essayé, je peux pas te dire »
22:05 Seule femme dans la pièce, et le premier plafond
26:42 Un émulateur quantique sorti hors roadmap
33:38 Après une erreur, repartir à 80% du puzzle
41:18 La boule au ventre, et le spa deux heures après
50:51 Sa dette décisionnelle, et un long combat pour dormir
Conclusion
À la fin de chaque épisode, je demande à mon invité d’estimer sa dette décisionnelle, le poids des décisions qu’il sait devoir prendre et qu’il n’a pas prises. Fanny ne donne pas de chiffre.
Elle raconte qu’elle a longtemps très bien dormi, puis plus du tout au moment de son divorce, au point de prendre des somnifères, et qu’elle redort bien depuis un an environ, en arrivant le soir à se vider la tête et à se dire « On verra demain. ».
Chez elle, décider sans tout savoir tient en une liste, un pire connu et une analyse qui s’arrête à temps.
Écoutez l’épisode complet
Fanny Bouton y raconte aussi ce qu’être souvent la seule femme dans la pièce a changé pour elle depuis une dizaine d’années, ses années d’art binaire et le portrait remis à Quentin Tarantino, et ce que la recherche quantique a déjà rapporté avant même d’avoir son ordinateur.
Et si vous voulez savoir comment vous décidez, le Quiz du décideur prend cinq minutes.
FAQ
Faut-il savoir faire avant d’accepter un poste ou un projet ?
Pas entièrement, à condition de savoir ce qui manque. Fanny Bouton dresse la liste de ce qu’elle devra apprendre avant de dire oui, et la traite comme un plan de travail plutôt que comme une raison d’attendre. Elle observe que beaucoup de ses collègues masculins prenaient des postes sans avoir appris 30% de ce qu’ils demandaient. Un écart connu s’apprend, un écart ignoré surprend.
Comment rendre un risque professionnel supportable ?
En donnant au pire scénario des contours avant de décider. Fanny Bouton s’appuie sur un métier qu’elle a déjà exercé cinq ans, caissière, et se dit qu’au pire elle y retournerait. Catherine Barba, dans un autre épisode, chiffre d’avance ce qu’elle est prête à perdre en argent, en temps et en réputation. Dans les deux cas, le pire cesse d’être un brouillard et devient une option qu’on peut regarder.
Comment faire accepter une idée qui n’est pas dans la roadmap ?
En la logeant dans un programme qui existe déjà. Fanny Bouton a proposé à son directeur général de faire entrer les startups du quantique dans le programme startup d’OVHcloud, ce qui ramenait le coût à zéro. Le revers est qu’une idée lancée ainsi n’a pas été négociée avec les équipes : il faut ensuite la remettre dans les process et convaincre ceux qu’elle a bousculés.
Combien de temps analyser une erreur avant de repartir ?
Jusqu’à ce que l’image soit lisible. Fanny Bouton parle de 80% du puzzle : à ce stade, elle sait ce qui n’a pas marché et repart. Continuer à analyser au-delà revient à attendre d’avoir tout compris, c’est-à-dire à rejouer après l’erreur l’attente qu’on avait refusée avant la décision.
La bonne humeur est-elle un critère de décision sérieux ?
C’est celui que Fanny Bouton utilise pour dire non, et il a un avantage pratique : il se vérifie le lendemain matin, quand l’argent ou la visibilité ne se mesurent que des mois plus tard. Il a aussi un coût, qu’elle assume : il lui a fait lâcher après huit ans une émission qu’elle aimait. Un critère qu’on peut contrôler chaque jour corrige plus vite une mauvaise décision qu’un critère qu’on ne vérifie qu’au bilan.
Qui est Fanny Bouton ?
Elle dirige le quantique chez OVHcloud, où elle est arrivée en 2020 après quinze ans d’indépendance, et a cofondé France Quantum. Avant, elle a créé la Fanny’s Party, soirée de la communauté tech parisienne pendant dix-huit ans, été chroniqueuse tech à la télévision, artiste binaire et consultante. Elle coanime avec Olivier Ezratty le podcast Decode Quantum.

