Partir quand tout va bien : la mécanique de la décision de Sébastien Couasnon

Votre poste fonctionne. Votre légitimité n’est plus à prouver, votre réseau est installé, vos résultats parlent pour vous. Et pourtant, une question revient, d’abord en sourdine, puis de plus en plus fort : et si je partais ? C’est exactement la situation de Sébastien Couasnon en 2021. 18 ans à BFM Business, plus de 3000 interviews d’entrepreneurs, une émission quotidienne qui tourne. Il part quand même. Publiquement, il a donné trois versions de cette décision en deux ans. Dans l’épisode 7 de Choisir sans renoncer, en décortiquant la mécanique, il en découvre cinq. Ce décalage entre les raisons qu’on raconte et celles qui décident vraiment, c’est le sujet de cet article. L’objectif : comprendre comment se construit une décision de départ quand rien ne vous y oblige, et ce que vous pouvez en retenir pour la vôtre.

En synthèse

  • « Tout va bien » décrit le contexte de la décision ; la décision elle-même se joue ailleurs.
  • Une décision de départ mûrit par accumulation de signaux faibles – des « petits cailloux » – avant de se cristalliser sur un déclencheur externe.
  • La sortie de Sébastien Couasnon s’est préparée au moins 18 mois avant l’annonce : statut, réseau, premières activités parallèles.
  • Prenez beaucoup de conseils, mais filtrez-les : ceux qui vous conseillent parlent d’abord d’eux-mêmes.
  • On peut arrêter avant de savoir ce qu’on fera ensuite. Arrêter d’abord, réfléchir ensuite : c’est une méthode, pas une imprudence.

Partir quand tout va bien : le contexte ne décide rien

La mécanique de décision, c’est l’enchaînement réel qui mène de la première intuition au passage à l’acte – par opposition au récit reconstruit après coup. Et la première leçon de cet épisode tient en une distinction : « Quand tu dis je pars alors que tout va bien, ce n’est pas une raison, c’est juste le contexte. »

Cette distinction change tout. La plupart des dirigeants et cadres installés cherchent une raison valable de partir, c’est-à-dire une raison défendable devant les autres : un conflit, un plafond, une opportunité en or. Quand tout va bien, aucune raison de ce type n’existe, donc ils restent. Sébastien Couasnon inverse la logique : le confort est un décor, et la vraie question se pose à l’intérieur de ce décor. D’ailleurs, son entourage n’a pas compris – jusqu’à ses parents. « Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi maintenant ? » L’incompréhension des proches est le prix normal d’une décision prise sur des critères internes.

Les petits cailloux : comment une décision mûrit

Interrogé sur ses trois versions publiques, Sébastien Couasnon répond que les trois sont vraies. Puis il en ajoute une quatrième, puis une cinquième. Il les résume d’une image : « C’est des petits cailloux. À un moment donné, tu te dis : bon, là, il faut que j’y aille. »

Dans son cas, les cailloux s’accumulent sur plusieurs années. La lassitude d’abord : cinq ou six saisons de Tech & Co, mille émissions, et la conviction qu’à un moment donné, on tourne en rond. Le départ de son mentor ensuite : quand Stéphane Soumier, figure de BFM Business, quitte la chaîne, « le sol se dérobe un peu sous mes pieds ». Il propose sa candidature à la succession, en tandem, et ne l’obtient pas. Un caillou de plus. En parallèle, il prépare le terrain : statut d’auto-entrepreneur, Tech for Good Awards, comité stratégique de BDO France. Sa sortie se construit au moins 18 mois avant l’annonce.

Le point clé : aucun de ces éléments, pris isolément, n’aurait justifié un départ. C’est l’accumulation qui décide. Si vous attendez LA raison décisive, vous risquez d’attendre longtemps : les décisions de cette taille se prennent rarement sur un argument unique.

Le déclencheur : reconnaître l’occasion quand elle passe

Les petits cailloux préparent la décision. Le vrai déclencheur, dans cette histoire, est externe : pendant le Covid, Altice annonce un plan de départ volontaire. « J’ai levé le doigt et j’ai fait partie des gens qui sont partis à ce moment-là. Parce qu’en plus, c’était un plan de départ volontaire, donc très propre. »

Il y a une leçon discrète mais précieuse ici. Une fenêtre de sortie idéale, ça se saisit au vol. Encore faut-il être prêt quand elle s’ouvre : si la décision n’avait pas déjà mûri, le plan de départ serait passé sans qu’il lève le doigt. La préparation sert surtout à ça : pouvoir dire oui quand l’occasion se présente, là où les autres demandent un délai de réflexion et ratent la fenêtre.

« Prenez beaucoup de conseils, n’écoutez personne »

C’est la règle que Sébastien Couasnon répète aux entrepreneurs, le plus souvent en off. Elle semble se contredire ; elle tient en réalité en deux temps. Prendre des conseils élargit la vision : chaque interlocuteur voit un angle que vous ne voyez pas. Mais aucun ne détient la décision, pour deux raisons précises.

La première : personne n’a toutes les informations. « Sur un café, un meeting de 30 minutes, tu ne dis pas tout. Tu angles, et les gens ne savent pas tout sur toi. » Le conseil le plus sincère repose sur une version partielle de votre situation.

La seconde est plus dérangeante : « Très souvent, une fois sur deux, je sentais que les gens se parlaient à eux-mêmes. » Celui qui vous dit « fonce » exprime souvent son propre regret de ne pas avoir osé. Celui qui vous dit « c’est une connerie » parle de sa propre peur. Le conseil est un miroir : il en dit autant sur celui qui le donne que sur votre situation. D’où la synthèse de l’épisode : la seule clé, c’est vous qui l’avez. Le risque est maximal quand vous êtes vulnérable – fatigué, perdu, en burn-out. C’est précisément là qu’on donne trop de poids à celui qui parle le plus fort.

D’abord arrêter, ensuite réfléchir

C’est peut-être le passage le plus contre-intuitif de l’épisode. À la question « tu arrêtes pour aller vers quoi ? », Sébastien Couasnon répond : « D’abord j’arrête, et après je réfléchis. Je ne suis pas en mode il faut que ça s’enchaîne. »

Pas de poste signé avant de partir, pas de transfert immédiat. Un schéma en tête, oui – jamais de contrat. Cette approche heurte un réflexe culturel qu’il pointe du doigt : la peur française du vide, illustrée par ce sondage où 20 à 30% des Français déclarent avoir peur de se retrouver à la rue. Réfléchir à la suite pendant qu’on occupe encore le poste, c’est réfléchir avec les contraintes, les loyautés et les habitudes du poste. Sortir d’abord, c’est se donner les moyens de penser librement. Derrière la posture, il y a un arbitrage entre deux risques : celui de l’inconfort temporaire et celui d’une réflexion biaisée par le confort.

Exister sans le logo : la question sous la décision

Sous les cinq raisons, il reste un moteur plus intime. « Quand tu as été chez Orange, chez BNP, Kering, au bout de quelques années, tu ne sais pas trop ce que tu vaux. Tu te dis : si on me fout tout nu, sans logo corporate ? » Après 18 ans sous une marque puissante, impossible de distinguer ce qui relève de votre valeur propre et ce qui relève de la plateforme. La seule façon de le savoir, c’est d’enlever le logo.

Notez la façon dont il dédramatise le test : si ça ne marche pas, « au pire, il y a des boîtes partout. Tu traverses la rue. » C’est exactement ce que j’appelle le test Beth & Randall, du nom du couple de This Is Us qui l’utilise pour désamorcer ses angoisses : prenez la décision qui vous fait peur, imaginez le pire scénario, puis déroulez les « et après ? » jusqu’au bout du fil. Le scénario catastrophe s’effondre généralement au bout de quatre ou cinq « et après ? ». Si personne ne meurt à la fin, vous avez le droit de vous tromper. Tant que le pire reste flou, il paralyse ; une fois formulé, il se gère. J’en parle plus en détail dans l’édition #15 de la newsletter Choisir sans renoncer, sur l’escalade de l’engagement.

Exemples concrets

  • Le plan de départ volontaire comme fenêtre. Décision mûrie pendant des années, exécutée en quelques semaines quand Altice ouvre un plan de départ. La préparation longue + le déclencheur externe : c’est la combinaison la plus fréquente dans les départs réussis.
  • La candidature à la succession de Stéphane Soumier. Avant de partir, il tente autre chose en interne : il propose de reprendre la matinale en tandem. Refusé – le process était déjà lancé. Tenter la voie interne avant de sortir permet de partir sans « et si ».
  • La carte de presse rendue. Symbole matériel de la bascule : en France, si plus de 51% de vos revenus viennent d’activités hors journalisme, vous ne pouvez plus prétendre à la carte. Sébastien Couasnon assume le basculement complet plutôt qu’un entre-deux.
  • Les 25 investissements en petits tickets. Le même homme qui se déclare « analyste » prudent au quiz du décideur investit dans 25 startups. Sa règle : uniquement de l’argent qu’il est prêt à perdre. La prudence, chez lui, sert à dimensionner le risque.

Chapitres de l’épisode

00:00 Une bio reconstituée sans lui : « tout est vrai »

03:43 Trois versions d’un même départ, du mensonge dans l’air ?

10:53 Le vrai déclencheur, une cinquième raison restée en interne

14:14 Tout nu, sans logo : qu’est-ce que tu vaux ?

17:46 Prudent au quiz, mais il lance la 1ère émission ESG de France

23:31 Prenez des conseils, n’écoutez personne

27:44 25 startups, en acceptant de tout perdre

34:10 D’abord j’arrête, ensuite je réfléchis

41:04 L’idée de Wikipédia à 11 ans, jamais exécutée

43:01 Question rituelle : une dette décisionnelle entre 5 et 7

Conclusion

Partir quand tout va bien est une décision qui se construit : des signaux qui s’accumulent, une préparation discrète, un déclencheur qu’on saisit parce qu’on est prêt. Les trois versions publiques de Sébastien Couasnon étaient des fragments d’une mécanique plus complexe que le récit qu’on en fait – comme la plupart des décisions racontées après coup. La question qui reste : avez-vous encore une bonne raison de rester ?

Écoutez l’épisode complet :

Et vous, comment décidez-vous ? Faites le Quiz du décideur : https://lbkconsulting.fr/quizz-du-decideur/

FAQ

Faut-il partir quand tout va bien ?

« Tout va bien » décrit un contexte, et un contexte ne décide rien. La vraie question porte sur vos moteurs internes : lassitude, envie de construire autre chose, besoin de vérifier ce que vous valez hors de la structure. Si ces signaux s’accumulent depuis des mois, le confort actuel ne les fera pas disparaître.

Comment savoir si c’est le bon moment pour partir ?

Rarement grâce à un signal unique. Les décisions de départ mûrissent par accumulation de « petits cailloux » : lassitude, départs autour de vous, sentiment d’avoir fait le tour. Le bon moment combine cette maturation interne avec un déclencheur externe – réorganisation, plan de départ, opportunité. Si la décision a mûri, vous le reconnaîtrez quand il passera.

Faut-il avoir un plan B avant de démissionner ?

Pas nécessairement un plan signé. Sébastien Couasnon défend l’inverse : arrêter d’abord, réfléchir ensuite, avec un schéma en tête mais sans poste sécurisé. Réfléchir à la suite depuis l’intérieur du poste biaise la réflexion. La condition : avoir dimensionné le risque financier et nommé le pire scénario.

Combien de temps faut-il pour préparer un départ ?

Dans le cas décortiqué ici, la sortie s’est préparée au moins 18 mois avant l’annonce : statut juridique, activités parallèles, réseau hors du poste. La préparation sert avant tout à une chose : être capable de saisir la fenêtre de sortie quand elle s’ouvre.

Comment filtrer les conseils avant une grande décision ?

Prenez-en beaucoup, n’en suivez aucun aveuglément. Deux filtres : votre interlocuteur ne connaît qu’une version partielle de votre situation, et son conseil parle souvent de lui – ses regrets, ses peurs – autant que de vous. Méfiez-vous particulièrement des conseils reçus quand vous êtes vulnérable : c’est là qu’on surpondère celui qui parle le plus fort.

Qu’est-ce que la dette décisionnelle ?

C’est l’ensemble des décisions que vous savez devoir prendre mais que vous n’avez pas encore prises, et qui pèsent sur vous. C’est la question rituelle de fin du podcast Choisir sans renoncer : sur une échelle de 1 à 10, Sébastien Couasnon s’évalue entre 5 et 7 – des directions à trancher et, à terme, des portes à fermer.

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