En 2010, Carlos Diaz quitte la France avec sa famille pour San Francisco. Il a levé 15 millions d’euros pour blueKiwi, le premier éditeur SaaS français, et il est convaincu que l’avenir de sa startup se joue aux États-Unis. Quelques mois plus tard, ses investisseurs lui demandent de rentrer. Il refuse. Ils le virent de sa propre boîte. blueKiwi se vend à Atos pendant que Yammer, son concurrent direct, part chez Microsoft pour un milliard de dollars. Carlos a 38 ans, deux filles en bas âge, et un pays qu’il ne connaît pas. Ce qui se passe ensuite – les Pigeons, The Refiners, Silicon Carne – raconte quinze ans de décisions prises dans le flou, avec pour seul fil rouge un refus obstiné de rentrer dans le rang.
En synthèse
- L’intuition n’est pas un don : c’est un cerveau qui a déjà traité l’information avant que vous ayez le temps de l’analyser consciemment.
- La préparation obsessionnelle et l’intuition ne s’opposent pas : maîtriser les gammes permet d’improviser.
- Quand vous vous faites éjecter de votre propre structure, la décision de relancer immédiatement est un choix en soi.
- « Décider, ce n’est pas savoir. Tu décides de savoir » : la décision précède la certitude, pas l’inverse.
- La solitude du dirigeant n’est pas un problème à résoudre : c’est un terrain à apprivoiser.
Le piège : quand vos investisseurs vous encouragent à partir pour mieux vous éjecter
Carlos Diaz ne s’est pas fait virer de blueKiwi par surprise. Il s’est fait piéger. Après des mois à insister auprès de son board pour déménager aux États-Unis, ses investisseurs finissent par accepter. Il déménage, se marie pour que sa femme obtienne un visa, inscrit ses filles dans des écoles américaines. Et quelques mois plus tard, il comprend : on l’a encouragé à partir pour fabriquer un narratif en son absence. La décision de rester malgré le rappel de ses investisseurs n’était pas stratégique. C’était instinctif. « Ma décision, elle n’est même pas réfléchie », dit-il dans l’épisode. C’est la colère qui parle, pas le business plan. Ce qui rend ce moment intéressant pour tout dirigeant, c’est la question qu’il pose en creux : quand vous sentez que quelque chose ne tourne pas rond dans votre gouvernance, à quel moment passez-vous de l’intuition à l’action ?
L’intuition décisionnelle : pas un sixième sens, un cerveau plus rapide
Sur le quiz décisionnel qu’il a rempli avant l’enregistrement, Carlos Diaz donne la réponse la plus extrême à une seule question sur dix : celle sur l’intuition. « Mon intuition guide mes décisions importantes, même si je me trompe parfois. » Sa définition est précise : « L’instinct, on pense que c’est un truc magique. C’est juste que ton cerveau travaille plus vite que tu n’as le temps de l’interpréter. » L’intuition, dans sa vision, n’a rien de mystique. C’est un traitement accéléré de données accumulées par l’expérience. Un signal que le cerveau envoie avant que la pensée consciente ait eu le temps de rattraper.
Le paradoxe, c’est que Carlos prépare chaque émission de Silicon Carne mot à mot. Il envoie des notes de recherche détaillées à ses invités, vérifie chaque sponsor en personne. Il compare lui-même ce fonctionnement à celui d’un musicien de jazz : « Pour improviser et donner le sentiment de maîtriser, tu connais la chanson par cœur. Dès que tu es un peu en déséquilibre, tu peux revenir sur la partition. » La préparation n’est pas l’ennemie de l’intuition. Elle en est le socle.
« On emmerde les gens avec la passion » : une autre grille de décision
Quand Carlos décide de passer full-time sur Silicon Carne en 2025, ce n’est pas un élan passionnel. C’est un ami américain qui lui pose une question : « Qu’est-ce que tu sais faire, que les gens te disent que tu le fais bien, et que toi tu as l’impression que ça te coûte peu d’efforts ? » Carlos rejette frontalement le « follow your passion » : « La passion, c’est quelque chose qui te dévore, quelque chose de douloureux. On en a fait un truc extraordinaire. Non, c’est un truc qui fait mal. »
La grille de décision qu’il propose est différente : chercher la compétence qui génère un retour disproportionné par rapport à l’effort perçu. Pas ce qui vous passionne. Ce que vous faites bien sans y penser. L’ami en question lui répond : « Maintenant, tu prends ce que tu sais faire et tu rajoutes de la sueur et de l’argent. » C’est le passage du dilettante au professionnel. Avec un avertissement : « Ce qui était pour toi un loisir va devenir obsessif et un peu plus chiant. »
De 63€ par chronique à un million de revenus : le choix de l’indépendance
L’histoire de Silicon Carne commence par une humiliation. Carlos tient une chronique « En direct de la Silicon Valley » sur France Info. Un jour, il appelle la régie pour enregistrer. On lui annonce que sa chronique est remplacée par du rugby. « J’ai trouvé ça d’une violence. » Il découvre au passage que le rédacteur en chef n’a jamais écouté une seule de ses chroniques. Il était payé 63 euros brut par passage. Richard Menneveux, de FrenchWeb, lui envoie un broadcaster par la poste avec un post-it : « J’attends ton premier épisode. » Silicon Carne naît dans son salon, sans business model, sans plan.
Six ans plus tard, le podcast génère environ un million de revenus par an. Quatre sources : sponsoring (avec vérification personnelle de chaque annonceur), l’Hacienda (communauté payante), YouTube, et des coproductions comme Le Festin. L’équipe tient en cinq personnes. Carlos refuse les sponsors qui ne passent pas son filtre personnel. « Fabriquer une audience, ça prend énormément de temps. C’est aussi établir une relation de confiance avec eux. Tu peux la perdre en une émission. »
La solitude du dirigeant : un débat, pas un diagnostic
Le moment le plus tendu de l’épisode arrive en fin de conversation. Carlos a déclaré dans un autre podcast : « Le bon entrepreneur ne souffre pas de la solitude. Quand j’entends un entrepreneur dire qu’être entrepreneur c’est être très isolé, c’est que ce n’est pas un entrepreneur. » Laura le confronte directement : son métier consiste précisément à accompagner des dirigeants dans leur solitude décisionnelle.
La réponse de Carlos déplace le débat. Il compare l’entrepreneur à une chauve-souris : « C’est quelqu’un qui a appris à voler dans l’obscurité. Elle a développé d’autres sens, d’autres capacités pour naviguer dans l’obscurité et ne plus avoir peur du noir. » Et il enchaîne avec la fable du loup et du chien de La Fontaine : l’entrepreneur est un animal non domesticable, et la liberté s’accompagne nécessairement d’une forme de solitude. Pour lui, l’enjeu n’est pas de briser cette solitude, mais de l’accepter – et de développer les capteurs qui permettent de naviguer dedans.
« Décider, ce n’est pas savoir » : la philosophie décisionnelle de Carlos Diaz
En fin d’épisode, Carlos livre sa formule : « Décider, ce n’est pas savoir. Tu ne sais jamais. Tu décides de savoir. » La nuance est importante. Le rôle du dirigeant n’est pas d’avoir raison. C’est de trancher, puis de s’entourer de gens qui savent mieux que lui pour exécuter la décision. « Ce que tu ne délègues jamais, c’est la décision. » Sa dette décisionnelle, il l’estime à 2 sur 10. Il sait ce qu’il veut faire avec Silicon Carne. Il ne sait pas si ça marchera. Mais il a décidé de le faire.
Exemples concrets
blueKiwi vs Yammer (2010-2012) : Deux produits similaires (réseau social d’entreprise), deux trajectoires opposées. blueKiwi se vend à Atos pour 35-40 millions d’euros. Yammer se vend à Microsoft pour un milliard de dollars. La différence selon Carlos : le go-to-market. Le produit blueKiwi était meilleur, mais Yammer a compris la distribution américaine.
The Refiners (2016-2020) : 57 startups européennes accélérées pour s’installer en Silicon Valley. 7 sont restées. Carlos reconnaît l’erreur : « J’ai poussé des gens du plongeoir qui n’étaient pas prêts. » La leçon qu’il en tire reformule sa thèse d’investissement : avec Diaspora Ventures, il ne finance que des Européens installés aux US depuis 7 ans minimum.
Le refus de sponsors (2024-2026) : Carlos a refusé un club d’investissement en early stage deux semaines avant l’enregistrement. Raison : des doutes personnels sur la rentabilité du modèle. « Je n’ai pas envie de recommander ça aux gens qui m’écoutent. » Le sponsor représentait un revenu récurrent.
Chapitres de l’épisode
00:00 – « J’ai lâché ma famille, mes amis, une culture entière »
05:59 – Ce qu’il a fallu abandonner pour partir aux États-Unis
10:17 – « Je me suis fait avoir » : viré de sa propre startup
14:22 – L’instinct vs la préparation : le paradoxe du joueur de jazz
17:04 – Pourquoi il refuse des sponsors qui payent
21:45 – The Refiners : « J’ai poussé des gens du plongeoir »
26:48 – Viré de France Info un samedi matin, podcast lancé en quelques jours
33:30 – La question qui a tout changé : « Qu’est-ce que tu fais bien sans effort ? »
42:03 – Vendre Silicon Carne : le prix, le qui, et ce qu’il refuse de lâcher
50:44 – « Un bon entrepreneur ne souffre pas de la solitude »
56:24 – Sa réponse à la question que tous les invités redoutent
Conclusion
Carlos Diaz n’a pas de méthode de décision qu’on pourrait mettre dans un livre. Il a un fonctionnement : préparer obsessionnellement, écouter le signal intuitif quand il arrive, et ne jamais déléguer le moment de trancher. Ce qui ressort de cette conversation, c’est que les meilleures décisions ne viennent pas de la certitude. Elles viennent de la capacité à avancer sans elle. « Tu décides de savoir » – et tu vis avec les conséquences.
Écoutez l’épisode complet :
Vous êtes dirigeant et vous voulez tester votre propre mécanique de décision ? Faites le Quiz du décideur.
Questions fréquentes
Qui est Carlos Diaz ?
Carlos Diaz est un entrepreneur franco-américain installé à San Francisco depuis 2010. Fondateur de blueKiwi (premier SaaS français), cofondateur de The Refiners et de Diaspora Ventures, il est aujourd’hui créateur et producteur de Silicon Carne, un podcast tech francophone qui rassemble un million d’écoutes mensuelles.
Qu’est-ce que Silicon Carne ?
Silicon Carne est un podcast et une chaîne YouTube créés par Carlos Diaz en 2019. Le format couvre l’actualité tech, la Silicon Valley et l’entrepreneuriat. L’émission est entièrement écrite et préparée par Carlos, avec deux épisodes par semaine et des formats longs comme Le Festin (dîner-débat filmé).
Quelle est la différence entre intuition et instinct dans la prise de décision ?
Carlos Diaz définit l’instinct comme un traitement accéléré de données par le cerveau : « C’est juste que ton cerveau travaille plus vite que tu n’as le temps de l’interpréter. » Ce n’est pas un sixième sens mystique, mais une reconnaissance de patterns construite par l’expérience. La préparation en amont nourrit ce processus.
Pourquoi Carlos Diaz a-t-il quitté la France ?
Deux raisons principales : le sentiment de ne plus apprendre (« j’avais l’impression de planter des graines dans du béton ») et les barrières structurelles du système français (pas de grande école, pas de réseau établi). Il s’installe à San Francisco en 2010 avec blueKiwi et ne rentre pas malgré la pression de ses investisseurs.
Comment Carlos Diaz choisit-il ses sponsors ?
Il vérifie chaque sponsor en personne : visite des bureaux, conversation avec les investisseurs, évaluation du produit. Il refuse les secteurs qu’il juge risqués pour son audience (paris en ligne, certains produits crypto) et les entreprises dont il doute de la solidité du modèle économique.
Qu’est-ce que la dette décisionnelle ?
La dette décisionnelle désigne l’ensemble des décisions qu’un dirigeant sait devoir prendre mais qu’il repousse. Évaluée sur une échelle de 1 à 10 dans le podcast Choisir sans renoncer, elle mesure le poids des arbitrages en suspens. Carlos Diaz estime la sienne à 2 sur 10.

