Repousser une décision déjà prise : six mois pour licencier, dix ans pour lancer

Vous savez ce qu’il faut faire. Vous le savez depuis des semaines, le dossier est clair et vous avez même préparé la phrase que vous direz. Puis chaque lundi, quelque chose de plus urgent passe devant et la conversation glisse à la semaine suivante.

La décision est prise depuis longtemps dans votre tête ; ce qui manque est le geste.

Repousser une décision déjà prise est l’un des exercices les plus courants de la direction d’entreprise, et l’un des moins racontés, parce qu’il ne se voit pas de l’extérieur : l’agenda est plein, l’entreprise tourne, et la décision en est au même point qu’au jour où vous l’avez prise : pas lancée.

Dans notre épisode avec Caroline Canselier, fondatrice de Perles Office, ce délai apparaît deux fois dans la même conversation. Six mois pour licencier une salariée qu’elle appréciait. Dix ans pour lancer Perles Academy. Les deux fois, la décision était prise depuis longtemps. Le licenciement n’attendait qu’elle ; Perles Academy attendait une trésorerie et un associé. Deux mécanismes différents, et une seule des deux attentes lui a coûté quelque chose.

En synthèse

  • Les six mois du licenciement n’attendaient rien : Caroline Canselier savait dès le départ ce qu’elle devait faire, et rien d’extérieur ne lui manquait pour le faire. C’est une amie consultée au troisième mois qui a déclenché le geste
  • Les dix ans de Perles Academy étaient nécessaires : il fallait une entreprise solide, capable d’absorber la diversification, et un associé pour la porter, et ni l’un ni l’autre ne dépendait de sa seule volonté
  • Ce que le délai attend départage mieux que sa durée : une condition à remplir d’un côté, un geste à poser de l’autre. Seul le second coûte cher
  • L’optimisme qui a construit Perles Office est le même qui a tenu le report en place – Caroline l’appelle sa « positive attitude » et reconnaît qu’elle n’a pas voulu voir que ça fragilisait le reste de l’entreprise
  • Le coût du délai s’est payé en trésorerie : un salaire porté sans mission pendant plusieurs mois, sur une entreprise encore fragile deux ans après le début du Covid

« Là aussi, décision prise »

Il y a un écart entre le moment où l’on décide et le moment où l’on exécute. Quand cet écart n’attend plus rien et laisse la situation en l’état alors qu’on la sait intenable, il porte un nom en psychologie de la décision : l’évitement décisionnel. Les travaux de Christopher Anderson en distinguent quatre formes, dont le report du choix et le biais d’omission, cette impression que ne rien faire engage moins que faire.

Ce qui rend l’épisode utile, c’est qu’il fait apparaître le même écart deux fois dans la même conversation. J’interroge Caroline sur le licenciement qu’elle a mis six mois à exécuter. Deux minutes plus tard, sur Perles Academy, je repose la question dans les mêmes termes : « Là aussi, décision prise, tu sais que tu vas le faire. Qu’est-ce qui te fait passer à l’action ? » Deux questions identiques, deux réponses qui n’ont rien en commun.

Une précision, parce qu’elle change la façon de lire ce qui suit : Caroline est ma cliente en sparring partner depuis janvier 2025, et c’est la première que j’interviewe. Faire la part entre ce que je sais d’elle en session et ce qu’elle a dit publiquement demande de la vigilance. Tout ce qui est écrit ici vient de l’épisode ou de ce qu’elle a raconté dans d’autres médias, pas de mes sessions confidentielles avec elle.

Six mois, et ce qu’ils ont coûté

Le contexte est banal, et c’est ce qui le rend utile. Perles Office place des office managers chez ses clients, et en recrute pour eux. Caroline perd une ou deux grosses missions, une de ses perles salariées se retrouve sans affectation. L’entreprise porte son salaire pendant plusieurs mois. On est deux ans après le début du Covid, la trésorerie est encore fragile sur un modèle habituellement récurrent et stable. « Ça a vraiment fragilisé l’entreprise. »

Elle sait ce qu’il faut faire. Elle ne se demande pas s’il faut le faire, et la distinction change le diagnostic : un dirigeant qui hésite entre deux options manque d’informations, un dirigeant qui a choisi et n’exécute pas manque d’autre chose. « Ce que j’ai eu tendance à faire, c’est à mettre sous le tapis. » Le verbe est le sien, et il n’est pas confortable.

Ce qui la retient n’a rien à voir avec le droit du travail. « Je noue des liens assez forts avec mes équipes. On est une toute petite équipe, on travaille ensemble la plupart du temps sur le long terme, y compris avec les externes. Donc c’est toujours émotionnellement compliqué, il y a de l’affect, et on doit faire avec, on ne peut pas ignorer ça. » L’affect laisse la décision intacte et rend le geste plus coûteux. Un geste cher se reporte.

Le déblocage arrive au troisième mois, et de l’extérieur. Elle pose la question à une amie qui a un cabinet de conseil RH, qui répond immédiatement : « Mais tu n’as pas le choix, en fait. Tu n’as pas le choix. » Caroline dit avoir beaucoup pleuré, puis s’y être résolue. La phrase ne lui apprenait rien. Elle la connaissait déjà, mot pour mot, depuis trois mois de procrastination.

Dix ans, et ce qu’ils attendaient

Perles Academy, la structure de formation pour office managers et fonctions support lancée en 2026, existe dans la tête de Caroline presque depuis les débuts de Perles Office. La première version tenait en une école interne, destinée à former ses propres perles. Le projet s’est élargi peu à peu.

Ces dix ans étaient nécessaires, et deux conditions les expliquent. Le Covid d’abord, qui fait partir son associée et huit de ses dix salariés : il faut consolider, sécuriser la trésorerie avec un PGE, payer tout le monde et redévelopper en croissance organique. « Impossible de lancer la Perles Academy avant aujourd’hui. » Ensuite un associé, parce qu’elle ne voulait pas lancer une deuxième entreprise seule pendant qu’elle redressait la première. Une entreprise solide, capable d’absorber la diversification, et quelqu’un avec qui la porter : aucune de ces deux conditions ne dépendait de sa seule volonté.

Ce qui se passe pendant l’attente ressemble à de la veille active. Une première association possible est instruite sérieusement : une journée entière avec un ami dont le métier est la médiation entre associés, qui montre que la vision à long terme ne tiendra pas. « Il ne m’a pas convaincue. » Elle n’y va pas. Puis elle rencontre Ruben, qui a des projets de formation comme elle. Ça commence en amitié professionnelle, elle lui place une perle en community management, il lui ouvre son cowork et lui fait rencontrer du monde, et l’envie de monter la structure ensemble vient après. Leur première idée, reprendre un organisme de formation appartenant à l’un des clients de Caroline, s’enlise sur des questions juridiques. J’étais plus circonspecte qu’elle au départ, et je lui ai dit dans l’épisode à quoi ça me faisait penser : les chats des Aristochats, qui descendent d’un étage à chaque fois. À chaque conversation, la solution rêvée perdait un cran, jusqu’à ce qu’on l’abandonne. « Tant que je ne sentais pas que tout était aligné, je préférais ne pas y aller, et j’ai renoncé deux fois. »

Christelle arrive en troisième. Elle est une des perles de Caroline, experte des sujets de formation, et c’est elle qui propose de s’associer dans sa propre structure, qu’elle avait du mal à développer. Elle avait un besoin, eux aussi, et les rôles étaient répartis d’avance. Caroline appelle ça des planètes qui s’alignent. Le calendrier dit la même chose plus platement : en 2026, le PGE finit d’être remboursé, l’entreprise est rentable, et les associés sont partants. Les conditions sont remplies la même année, et le projet part.

Ce que le délai attend

Voilà le critère que l’épisode met sur la table. Dix ans, c’est vingt fois six mois, et c’est le délai le plus long qui a le moins coûté. Ce qui sépare les deux cas est ce que chaque délai attendait pour pouvoir s’exécuter.

Le licenciement n’attendait rien. Le constat était fait, la décision était prise, et le seul obstacle qui restait était le geste, qui ne dépendait que de Caroline. Chaque mois écoulé a laissé la situation identique et ajouté une ligne à la facture. Perles Academy attendait deux conditions nommables, une entreprise capable d’absorber la diversification et un associé, dont aucune ne dépendait d’elle seule. Le jour où les deux conditions ont été remplies, le projet s’est lancé sans délai supplémentaire.

D’où le test, qui tient en une question à poser au délai en cours : qu’est-ce qu’il attend, et est-ce que ça dépend de moi ? Si l’exécution ne dépend que de vous, le temps qui passe est du coût sec. Si elle attend une condition qui n’est pas remplie, le délai est la durée de cette condition. C’est le vieux partage stoïcien entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, appliqué à un agenda.

Reste le trou par lequel tout le monde peut passer : une condition, ça s’invente, et « j’attends le bon moment » en a la forme sans en être une. Deux garde-fous, tirés du cas de Caroline. La condition se nomme en une phrase, un PGE à rembourser, un associé à trouver. Et elle se regarde à date : Caroline a instruit deux associations possibles pendant l’attente, ce qui suppose qu’elle vérifiait. Une condition que vous ne savez pas énoncer, ou que vous n’irez jamais regarder, est un report déguisé.

Ce test n’est pas neuf, et il vient d’ici : notre épisode sur l’effet Zeigarnik posait déjà la question dans les mêmes termes, pouvez-vous nommer ce que vous attendez et quand vous serez prêt à décider. Ce que les deux délais de Caroline y ajoutent est un cas où la réponse est oui pendant dix ans, et un cas où elle est non pendant six mois, avec la facture correspondante.

L’optimisme, moteur et anesthésiant

Elle a une formule, dite dans un autre podcast, que je lui ai resservie : « On peut se planter quand l’envie est plus forte que les warnings. Parfois, on a juste pas envie de les voir. » Je lui ai demandé si elle pensait à un moment précis. Elle est revenue au licenciement reporté, qu’on avait quitté dix minutes plus tôt. « J’ai pas voulu le voir, parce que je me suis dit : on va y arriver, on va trouver des solutions. Tu vois, j’ai tout joué sur le côté positive attitude de mon rôle. Mais il faut savoir que ça fonctionne pas toujours comme on voudrait. »

Cet optimisme est le même que celui qui a fait prendre un PGE et développer quand tout le monde réduisait la voilure. Un dirigeant qui ne regarde que les problèmes ne fait rien, il est bloqué. La question est de savoir jusqu’où on le laisse cacher les faits. Caroline approuve la formule et y ajoute son remède : « Il ne faut pas hésiter à se faire aider. »

Trois délais que vous reconnaîtrez

Le licenciement repoussé parlera à beaucoup, parce que c’est le plus repérable. D’autres délais n’attendent, eux aussi, qu’un passage à l’action. Les deux premiers exemples qui suivent sont de ceux-là, le troisième attend une condition.

Le recrutement qu’on ne lance pas. Vous savez depuis le trimestre dernier qu’il manque une personne. Le calcul est fait, le budget est là, la fiche de poste n’est pas écrite parce que « ça se fera à la rentrée ». Six mois plus tard, deux personnes absorbent la charge et l’une des deux commence à regarder ailleurs. Ce délai n’attend que vous, et il se paiera en départ d’une personne que vous vouliez garder.

Le client qu’on ne devrait plus servir. Marge nulle, demandes hors périmètre, part visible du chiffre d’affaires. Vous attendez un meilleur moment, qui tombe toujours après la prochaine échéance. Ce délai-là repose sur un pari implicite : le client va changer.

Le projet qu’on garde au chaud. Celui-ci travaille. Vous ne le lancez pas parce que la trésorerie ne le porterait pas, ou parce qu’il vous manque la bonne personne. Chaque trimestre, vous regardez si les deux conditions sont remplies, et vous notez la réponse quelque part. Le jour où elles le sont, il ne reste plus qu’à lancer. C’est le délai de Perles Academy.

Chapitres de l’épisode

00:00 Enceinte de sept mois, en burn-out, et tout tombe en même temps
04:28 Il veut l’emmener à Londres, elle en fait son premier client
09:38 Elle dit décider à l’instinct, son parcours dit la contrainte
16:20 Six mois pour licencier, alors que la décision était déjà prise
18:10 Elle porte la Perles Academy depuis dix ans et la lance maintenant
26:58 Son optimisme a sauvé son entreprise, puis l’a fragilisée
31:12 Elle disait n’avoir pas eu le choix, elle se corrige
36:51 Combien pèsent les décisions qu’elle n’a pas encore prises

En conclusion

Ce qui débloque un délai qui n’attend rien vient rarement de soi : une amie qui dit « tu n’as pas le choix », un médiateur qui démonte une vision à deux ans, quelqu’un dont le métier n’est pas de vous ménager. Caroline le dit dans l’épisode, c’est moi qu’elle a consultée la deuxième fois ; je lui ai posé plusieurs questions, ouvert plusieurs options, et répondu que c’était elle qui décidait.

À la fin, je lui pose ma question rituelle : une note sur dix pour sa dette décisionnelle, les décisions qu’elle sait devoir prendre. Je l’ai élargie en direct à celles qu’elle n’a pas encore mises en œuvre. Elle se donne « peut-être trois ». Notez-vous sur la même question, puis listez les sujets en deux colonnes : ce qui reste à décider, ce qui est décidé et pas fait. La deuxième est souvent celle qui coûte le plus cher.

Écoutez l’épisode complet

Caroline Canselier y raconte aussi le restaurant qu’elle a créé à vingt-trois ans, l’homme d’affaires qui lui a donné le nom « perle », et pourquoi elle affirme qu’on a toujours le choix après avoir raconté une vie de décisions subies.

Et si vous voulez savoir comment vous décidez, le Quiz du décideur prend cinq minutes. Caroline en ressort avec un profil Challenger : audacieuse sur les grandes décisions, plus prudente dès qu’on parle d’erreurs passées et de pression.

FAQ

Combien de temps est-il normal de mettre pour prendre une décision difficile ?

La durée renseigne peu, ce que le délai attend renseigne beaucoup. Le temps de vérifier les chiffres, de consulter un expert et de sécuriser la procédure attend quelque chose de nommable, il se compte en semaines et il est utile. Un délai qui commence une fois la décision prise et la procédure prête n’attend plus que vous : il ne change ni le dossier ni l’issue, il en déplace le coût sur l’entreprise et sur la personne concernée.

Comment savoir si j’évite la décision ou si j’ai raison d’attendre ?

Écrivez en une phrase ce que votre délai attend. Si la phrase nomme quelque chose que vous ne contrôlez pas, un financement, une échéance, une personne à trouver, vous attendez. Si elle ressemble à « je sens que ce n’est pas le moment », vous évitez. Un second repère, plus dur : dites à quelle date vous allez vérifier si la condition est remplie. Une condition qu’on ne va jamais regarder n’en est pas une.

L’affect avec ses équipes est-il un problème pour un dirigeant ?

Caroline Canselier ne le traite pas comme un défaut à corriger, et c’est défendable : dans une petite structure, la proximité fait partie de ce qui retient les gens. Ce qu’il faut regarder est ce que l’affect déplace. Il laisse la décision intacte et rend le geste plus coûteux, et un geste coûteux se reporte. La parade consiste à se donner une échéance et un témoin extérieur avant que le report ne commence, plutôt qu’à prendre de la distance avec son équipe.

Pourquoi l’avis d’un tiers débloque-t-il là où la réflexion échoue ?

Parce que la réflexion solitaire travaille avec les prémisses qui ont produit le blocage. Un tiers retire une option, sans rien apporter que vous ne sachiez déjà. Dans l’épisode, l’amie de Caroline lui dit « tu n’as pas le choix », ce qu’elle savait déjà depuis trois mois. La différence tient à qui le dit : tant que la phrase reste intérieure, elle reste négociable, et on la renégocie chaque semaine.

Un projet reporté pendant dix ans, c’est de la procrastination ?

Pas nécessairement, et le cas de Perles Academy montre à quoi ressemble l’autre régime. Le projet attendait une entreprise capable d’absorber la diversification et un associé, deux conditions qui ne dépendaient pas de la seule volonté de sa fondatrice, et il est parti l’année où les deux ont été réunies. Le repère est identique pour dix ans et pour six mois : demandez ce que le délai attend, et si l’obtenir dépend de vous.

Quelle est la différence avec le biais d’action ?

Ils arrivent au même endroit par deux chemins opposés. Le biais d’action pousse à faire quelque chose de visible pour éviter de trancher le fond, et nous lui avons consacré un épisode entier. Le report, lui, ne produit rien du tout et se raconte comme de la patience. Dans les deux cas, la situation reste identique et le dirigeant a le sentiment d’avoir travaillé.

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